• Le Gourou de Médréac - Lettre ouverte à Monsieur le Ministre de l'Education Nationale (Jean-François Launay, 2004)

    Le Gourou de Médréac - Lettre ouverte à Monsieur le Ministre de l'Education Nationale 

    http://www.cafepedagogique.net/lemensuel/lesysteme/Pages/2004/tribune_56_LeGouroudeMedreacLettreouverteaMonsieurleMinistre.aspx

    Monsieur le ministre, 

    Si l'on en croit les propos que la presse vous prête, un de vos deux livres de chevet de l'été aurait été celui d'un directeur d'école de Médréac (Ille-et-Vilaine). Vous auriez même reçu l'auteur récemment au ministère. 

    À l'en croire, les méthodes d'apprentissage de la lecture dites mixtes ne seraient que l'honnie méthode globale, cachée sous d'autres oripeaux. Il faut revenir à la bonne vieille méthode syllabique qui a fait ses preuves, clame-t-il. Sinon « Vos enfants ne sauront ni lire ni écrire ! ». Sauf qu'il s'adresse à des parents qui, pour la plupart d'entre eux, ont bénéficié des méthodes qu'il dénonce. 

    Permettez-moi un exemple personnel. Ma fille a appris à lire avec sa mère, institutrice d'un cours regroupant section maternelle, CP et CE1, et une méthode mixte ; surcroît de malchance, elle est tombée en pleine vogue des mathématiques modernes1 et elle a appris à compter en base cinq, en base douze ou en base deux comme en base dix. Autant dire, si l'on en croit notre prophète breton, qu'elle avait toute chance de finir semi-illettrée et d'être victime d'une dyscalculie aiguë. Une bonne trentaine d'années après, elle semble capable de lire autre chose que des BD et son travail implique une grande familiarité avec les chiffres. Ses enfants, qui ont aussi subi ces fameuses méthodes mixtes, semblent eux aussi avoir échappé à la malédiction. 

    À vrai dire, comme il y a des légendes urbaines, il y a des légendes scolaires. Plus qu'une légende un « mythe » titre Le Monde du 15/09/04, celui de l'âge d'or qui peut se traduire plus prosaïquement par c'était bien mieux avant. Et puisque votre pèlerinage à l'école du Grand Meaulnes peut autoriser, derrière votre éminent exemple, quelque évocation nostalgique, permettez-moi encore de regretter le temps lointain où les terminales philo écrasaient de leur mépris dilettante les polars de Math Elem et les bâtards de Sciences Ex, dans ce bon vieux Lycée David d'Angers2, à l'orée des années soixante ! 

    Mais il y a quelques dangers à situer l'âge d'or dans sa prime jeunesse. Un Hervé Hamon, ou quelque autre ex-gauchiste à peine repenti, risque d'ironiser comme il le fait cruellement sur la reconstitution d'une pseudo classe des années 50 dans un vrai ex-petit séminaire3 de nos Pays de la Loire : et que les filles n'avaient pas de souliers vernis ! et que surtout ce n'était pas mixte ! quelle mesquinerie ! Il convient donc de le situer dans une période suffisamment lointaine pour que les rares survivants, tout heureux que l'on évoque l'école de leur si lointaine jeunesse, se gardent de chicaner sur le degré d'imprégnation alcoolique des surgés4 ou de leurs ancêtres. Entre Jules Ferry et Georges Clemenceau, le risque est faible de tomber sur un plus que centenaire pointilleux. 

    Autre légende scolaire, celle-là revivifiée par votre prédécesseur, le « désastre » de Mai 68, dont les méfaits continuent à se faire sentir trente-six ans plus tard. Alors même que les seules « buttes témoins » du grand mouvement qualifié parfois de libertaire, à peine visibles sur la plaine du retour à la conformité frontale, sont quelques lycées expérimentaux. En corollaire se développe la rumeur, que colportent allègrement les rétropenseurs comme Finkielkraut ou Sallenave, de professeurs transformés en animateurs de Maisons de Jeunes et de la Culture, avec tout ce qu'il y a d'un peu ringard dans ce sigle MJC. 

    Reste la légende des légendes, celle de la catastrophe engendrée par la terrible « méthode globale » que le gourou de Médréac semble désigner sous le nom de méthode naturelle5. De combien de dys en tout genre (lexie, orthographie, etc.) est-elle coupable ? C'est là le hic : on n'en sait strictement rien ! Et comme les cabinets d'orthophonistes, malgré son excommunication, n'ont pas désempli, il a donc fallu décréter que les méthodes qui, comme une motion radicale, tentaient la plus harmonieuse synthèse entre l'analyse et la synthèse, ou l'inverse, étaient impures, contaminées. Qu'il fallait revenir à la source fondamentale, la méthode syllabique pure et dure : B A ba B A ba ! 

    Notre gourou est d'ailleurs dépassé par plus précoce et plus lucide que lui, car une jeune professeure des écoles, ayant à peine quitté le sein au lait amer de l'IUFM - une autre légende qui ne fait que croître et embellir - du haut de sa totale inexpérience, fière résistante des temps modernes, dans son Journal d'une institutrice clandestine, décrit comment elle employait, en pionnière de la désobéissance civique, cette miraculeuse méthode. Elle n'a pas attendu des années, comme son aîné, pour dire « Je sais que ça ne marche pas » ce qu'on préconise. 

    Que les données sérieuses démontrent que ces affirmations péremptoires ne reposent sur rien et que ce n'est pas la méthode qui compte mais le maître ou la maîtresse qui la met en oeuvre et sa foi dans la réussite de l'élève - c'est cela Monsieur le Ministre le sens profond de la formule Placer l'élève au centre du système éducatif - importe peu. Ainsi, une étude récente de l'INSEE* sur les difficultés de l'adulte de 18 à 65 ans face à l'écrit montre que les difficultés s'accroissent avec l'âge : 4 % de personnes en difficulté dans la tranche 18-24 ans, 19 % dans celle des 55-65 ans. L'évidente supériorité proclamée des bonnes vieilles méthodes ne saute pas aux yeux. 

    D'entretien en déclaration, votre propos montre peu à peu sa cohérence. Un jour, sans avoir l'air de trop y toucher, vous évoquez les redoublements. À l'objection : les redoublements ont montré leur inefficacité, vous répondez, superbe, les non-redoublements ont-ils prouvé leur efficacité ? Puis c'est l'autorité du maître qui vient sur le devant. La synthèse se fait quand vous concluez un entretien récent par “Le savoir est chose sacrée, l'autorité ne doit plus être une conquête permanente des maîtres, la décision scolaire appartient en dernier lieu à l'enseignant qui est l'unique capitaine de son vaisseau.” Les deux thèmes se rejoignent : l'autorité telle que vous la concevez s'assoit en quelque sorte sur le pouvoir de décider du redoublement (juste avant vous dénonciez “le redoublement à la carte”). Elle repose aussi sur une vision disciplinaire : « Les punitions collectives sont interdites, le fait de mettre zéro à une copie, aussi. Ainsi, il est pratiquement impossible pour un professeur de sanctionner. » (Le Parisien 20/09/04) Outre que ces propos émettent une contre vérité (un élève qui remettra copie blanche aura zéro comme devant, ce qui n'est pas tolérable c'est le zéro disciplinaire), que l'évocation des punitions collectives est un peu inquiétante, ils dénotent une ignorance des textes surprenante. Une circulaire du 11 juillet 2000 donne une liste indicative et non limitative des punitions qui permettent à tout enseignant de sanctionner des manquements à la discipline. 

    Après quelques propos bénins sur le retour aux fondamentaux - fondamentaux qui font auberge espagnole : chacun y met ce qu'il veut - vous assénez qu'il faut revenir à la lecture, la dictée, la récitation, la rédaction, tous les exercices qui demandent un effort personnel, sous-entendant - on retrouve ici la légende du prof animateur de MJC - que ces exercices sont en déshérence. 

    Votre circulaire est trop timide ! Suivez le conseil du gourou de Médréac : rendez obligatoire « La méthode Boscher, méthode syllabique par excellence »6. 

    Je vous laisse Monsieur le Ministre à votre livre de chevet, pour retourner au mien « Tant qu'il y aura des élèves », de cet Hamon qui sent le soufre et je vous prie de croire en mon plus profond respect. 

    Jean-François Launay
     
    CAP d'Instituteur7, CAPEGC 
    Ancien principal de collège 
    Luçon 

    *Les Difficultés de l'adulte face à l'écrit - Avril 2004 http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/IP959.pdf 

    1 Ces mathématiques dites modernes ont plus troublées les adultes que les élèves qui cultivaient les patates ensemblistes et les étiquetaient sans grand problème ; elles initiaient autant à la logique qu'aux mathématiques ; la résistance des enseignants - et des parents - a eu tôt fait de les faire disparaître. 

    2 Nous parlons d'un temps que les moins de 55 ans ne peuvent pas connaître. Angers, ville provinciale typique, comptait deux lycées classiques et modernes, le Lycée Joachim du Bellay pour les jeunes filles et le Lycée David d'Angers pour les garçons. Le bac se passait en deux parties et il fallait décrocher la première (qui, ça tombe bien, se passait en première) pour pouvoir passer la seconde, mais du coup en terminale. Pas de secondes « indifférenciées » mais des secondes A, B, C avec des A' et des C' pour la partie « classique » avec latin pour tous et grec pour l' « élite », M et M' (le dépotoir puisqu'il accueillait des élèves issus des CC, les Cours complémentaires : j'en fus) formaient les sections Modernes ; les terminales se réduisaient à trois : Philosophie (Philo), Mathématiques élémentaires (Maths élem), Sciences expérimentales (Sciences ex). Les maths ne tenaient pas encore le haut du pavé et les Philos, au verbe haut, méprisaient les matheux « polarisés » et les sciences ex mi chèvre, mi chou. 

    3 Le fameux pensionnat de Chavagnes de M6, sur lequel H. Hamon a ironisé, était logé dans un ancien petit séminaire vendéen qui héberge maintenant un Collège privé anglais catholique d'une quarantaine d'élèves. 

    4 Surveillant général, ancêtre du CéPéEu. 

    5 Jack Lang, dans la préface aux nouveaux programmes de l'école élémentaire(2002), écrit : « on sait par exemple, depuis longtemps que la fameuse méthode globale d'apprentissage de la lecture a eu des conséquences catastrophiques, même si elle était très rarement utilisée... ». Luc Ferry, pour ne pas être en reste, parlera de méthode calamiteuse. 
    La paternité de la méthode dite « globale » peut être attribuée à O. Decroly, médecin et psychologue, pour qui l'apprentissage de la lecture devait se faire à partir de messages ayant un sens et non plus par la méthode syllabique qui part de la lettre pour aller à la syllabe puis au mot (P-A, PA, P-I PI, P-O, PO...). Les Instructions Officielles de 1923 estiment que c'est à l'instituteur de choisir sa méthode. En 1964 un directeur de la recherche pédagogique, Roger Gal, a voulu faire une étude comparative.... et y a renoncé, faute de trouver suffisamment d'enseignants utilisant cette méthode globale ! Les méthodes dites mixtes (Daniel et Valérie naguère, Ratus aujourd'hui, par exemple) essaient de partir de messages ayant un minimum de sens (la lutte contre le tabagisme prive les CP du fameux papa fume sa pipe mais Mémé ramasse un melon reste bon), pour décomposer en syllabes et en lettres et ensuite faire la démarche inverse. Les adultes jusqu'à environ 50 ans ont très majoritairement appris à lire et à écrire par ces méthodes, donc, si l'on en croit le gourou de Médréac devraient ne savoir ni lire ni écrire... 
    Pour aller plus loin : un article « Méthode globale, fin de polémique ? »* et pour ceux qui veulent approfondir deux communications de Roland Goigoux, Professeur des universités : « L'évolution de la prescription adressée aux instituteurs : l'exemple de la lecture 1972-2002 »** et un « Document envoyé au PIREF en vue de la conférence de consensus sur l'enseignement de la lecture à l'école primaire les 4 et 5 décembre 2003 ». *** 
    http://www.bienlire.education.fr/04-media/documents/globale.pdf 
    ** http://www.ergonomie-self.org/self2002/goigoux.pdf 
    *** http://www.bienlire.education.fr/01-actualite/document/goigoux.pdf 

    6 La méthode synthétique "Boscher" (pi..pe, pa .pa pa, pa ,pe, pi, po, pu) a dominé le marché très longtemps. Des lectrices de Madame Figaro qui voudraient que leurs chers petits sachent lire dès le 1er trimestre de CP les assomment de cette méthode... 

    7 Titre qu'il faut arborer : ayant eu l'impudence dans le courrier des lecteurs de Ouest-France de mettre en doute les propos du gourou de Médréac, je me suis fait rembarrer dare dare par une groupie : l'ex- principal de collège n'avait évidemment aucune compétence à parler de choses que seul l'instituteur connaît. Le CAPEGC est le certificat d'aptitude des PEGC, espèce en voie de disparition.

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