• L'UTOPIE GÈRE L'ÉCOLE (Liliane Lurçat)

    Auteur : Liliane Lurçat.

    Préface à la deuxième édition (2004) de La destruction de l'école élémentaire et ses penseurs (1e éd., 1998).

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    Les entraves à l'instruction des enfants

    Pour comprendre ce qui empêche l'école élémentaire d'accomplir correctement ses missions, on doit revenir aux influences décisives de quelques idées de base de l'Éduca­tion nouvelle qui n'ont pas été reconnues comme facteur d'échec, ni même mises en cause.

    Les penseurs de l'école actuelle sont les héritiers des théoriciens de l'Éducation nouvelle. Ils ont plaqué les thèses les plus radicales de ses théoriciens sur l'École française d'aujourd'hui, qui ne s'en remet pas.

    John Dewey[1], l'un des théoriciens les plus influents de ce courant, pensait qu'il ne faut transmettre que ce qui peut contribuer à l'amélioration de la société future. Le choix qu'il fait de ce qui mérite d'être transmis se fonde sur une austérité morale marquée par le puritanisme, accompagnée d'un souci égalitariste pointilleux. On doit éliminer tout ce qui n'est pas utile, ou qui ne peut être également partagé par tous les élèves, notamment la culture.

     

    Philippe Meirieu a repris la conception égalitariste et aplatissante de la culture, qui inspire le projet de Dewey. On ne doit transmettre à l'école que ce qui est accessible à tous. Le reste doit être éliminé. Faute de quoi, face à une pareille injustice social, la révolte pourrait se développer chez les enfants issus des milieux les plus éloignés de la culture : c'est l'« école ou la guerre civile ». Une école où tous les enfants doivent vivre ensemble et partager un savoir com­mun. J'ai consacré quelques chapitres à l'analyse des thèses que Meirieu exprime dans plusieurs de ses livre[2].

    Les conceptions aventureuses des penseurs de l'Éduca­tion nouvelle ont donné lieu, depuis longtemps, à des cri­tiques justifiées. Émile Durkheim, en particulier, englobe toutes les théories de l'Éducation nouvelle sous le même concept ; elles sont utopiques[3]. Il voyait dans John Dewey le type même de l'utopiste.

    La pédagogie, écrit Durkheim, n'a trop souvent été qu'une forme de littérature utopique. Trop de pédagogues, et parmi les plus illustres, ont entrepris d'édifier leur système en faisant abstraction de ce qui avait existé avant eux. Car les pédagogies nouvelles ne devaient rien avoir de commun avec celle qui les avait précédées.

    L'essence de l'utopie tient dans deux caractères de l'Édu­cation nouvelle : la négation du réel et la rupture avec le passé. Ces pédagogues, souligne Durkheim, ont nié la réa­lité : ils se sont placés hors des conditions du réel. Or «nous ne pouvons construire qu'avec les matériaux que nous a légués le passé ».

     

    De l'utopie à la destruction

    Les idées de Durkheim permettent d'analyser la dérive permanente de l'école primaire, telle qu'elle a été transformée sous l'inspiration des thèses les plus radicales des théoriciens de l'Éducation nouvelle.

    La destruction de l'enseignement élémentaire avait pour but avoué de rénover totalement cet enseignement, en effa­çant le passé. On a vu le rôle qu'a joué Foucambert dans la destruction de l'enseignement de la lecture. Foucambert rejette globalement l'école de Jules Ferry : il récuse son pouvoir de stérilisation qui passe par la pédagogie de trans­mission des savoirs. Il rejette ainsi : 1° La discipline fondée sur le respect de la règle et qui développe une logique de soumission ; 2° Le par cœur ; 3° Le mérite et la volonté d'émulation qui débouchent sur l'élitisme ; 4° Le faire-sem­blant qui remplace la réalité sociale par la réalité scolaire ; 5° Le synthétisme, à savoir la méthode de lecture fondée sur l'alphabétisation des enfants, et la fusion syllabique (le b.a.-ba). Il lui substitue une variante de la méthode globale.

    Foucambert formule, plus nettement que les autres pédagogistes, les thèses qui ont débouché sur la destruction simultanée de la discipline, de la transmission méthodique et progressive des connaissances, de l'apprentissage rigoureux des tables et des règles de grammaire, et de l'alphabétisa­tion dans l'apprentissage de la lecture.

    Appliquées massivement dans l'école, les idées de Foucambert, diffusées par les formateurs des maîtres, ont con­tribué de manière significative au développement de nouvelles formes de barbarie, notamment à l'école, mais également dans son environnement, par le relâchement de la discipline. Ce n'est pas la culture qui est source de barbarie comme le prétend Meirieu, c'est l'absence de discipline.

     

    L'état actuel de l'école

    Si l'on en juge par les déclarations des responsables actuels, lancés dans un vaste programme de question­nements sur l'école, celle-ci demeure impuissante dans sa

    lutte contre l'illettrisme et contre la violence. La violence prend des formes terrifiantes, allant jusqu'aux tentatives de meurtre ludiques, dès l'école primaire, sous le regard accablé de maîtres impuissants et dépassés.

    La grande campagne de questionnements, lancée par Luc Ferry, sur le thème des changements à apporter à l'école, évoque fâcheusement l'enquête de Meirieu, qui voulait l'opi­nion de 2 millions de lycéens pour réformer les lycées. La démocratie directe n'est pas une pratique républicaine. Faire croire à tous ceux dont on sollicite l'opinion qu'ils sont également des experts dont les idées seront exploitées relève de la démagogie.

    En somme, l'école demeure telle que l'ont voulue Jospin, Allègre et Meirieu, en particulier. Ces responsables ont im­posé l'utopie comme principe pédagogique au sein des Insti­tuts Universitaires de Formation des Maîtres (IUFM) dont ils sont les inventeurs et les promoteurs.

    Ces IUFM, hâtivement généralisés sans expérimentation sérieuse, réalisent le projet de destruction radicale de ce qui pouvait subsister de bon dans les Écoles Normales d'institu­teurs.

    Les futurs professeurs des écoles ne sont pas préparés à comprendre l'enfance et l'adolescence d'aujourd'hui, ils sont pris dans un torrent d'idéologie vaseuse qui les empêche de penser. Les méthodes qui leur sont imposées comme les seules dont l'efficacité serait authentifiée par les sciences de l'édu­cation, et l'image irréelle qui leur est donnée de l'enfance, ne leur permettent pas d'affronter l'école et ses problèmes. On prétend instruire, sans les discipliner, les nouvelles généra­tions françaises, ou immigrées de fraîche date.

     

    La discipline à l'école primaire

    La destruction de l'enseignement élémentaire, carac­térisée par l'installation défectueuse des automatismes de base chez la plupart des élèves, s'est accomplie en même temps que la destruction de la discipline scolaire.

    La discipline, que Foucambert accuse de développer une logique de soumission, avait pour fonction essentielle de faire des élèves des êtres civilisés.

    Selon Émile Durkheim[4], l'éducation morale à l'école s'appuie sur la discipline. C'est la discipline qui permet de donner des habitudes morales aux enfants. Un des princi­paux objets de l'éducation morale consiste à « donner à l'en­fant le sentiment de sa dignité d'homme ». Mais l'éducation morale ne peut se réduire à des notions, au sein d'une insti­tution qui rassemble un grand nombre d'élèves. Le rôle de la morale est de déterminer la conduite, de la fixer, de la sous­traire à l'arbitraire de l'adulte, souligne Durkheim.

    La morale a pour fonction de régulariser la conduite à l'école. Elle permet d'obtenir la maîtrise de soi dans le groupe, aussi bien en classe qu'en récréation, et dans tous les lieux de l'école. Pour régulariser la conduite, il est nécessaire de contracter des habitudes. On disait d'ailleurs autrefois : « donner de bonnes habitudes aux élèves ».

    Il existe un lien entre l'instruction et la morale. Si l'on veut instruire les élèves, il faut les discipliner. Le climat de classe agit sur l'attitude des élèves envers le savoir et à l'égard des professeurs.

     

    « L'instant critique » de la formation morale

    C'est au cours de la seconde enfance que se situe « l'in­stant critique » de la formation du caractère moral, selon Durkheim. C'est donc à l'âge de l'école primaire qu'on doit donner de bonnes habitudes aux enfants, en les disciplinant.

    Après cette période, si les bases de la morale ne sont pas constituées, elles ne le seront jamais.

    L'éducation morale donnée au foyer ne peut, à elle seule, permettre à l'enfant d'acquérir une discipline scolaire, c'est-à-dire une discipline collective. À l'école, la morale repose sur l'organisation de la vie des élèves. Elle doit permettre à l'enfant de se maîtriser, mais aussi de modérer ses désirs. « L'esprit de discipline, c'est la modération des désirs et la maîtrise de soi. »

    Cette formule de Durkheim prend tout son relief à notre époque de manipulation des désirs. Le contrôle de soi est indispensable pour se garder des tentations multiples, liées à la stimulation effrénée de la consommation. Beaucoup d'agressions ont pour origine les désirs insatisfaits d'enfants insatiables.

    L'institution de la discipline scolaire peut aider à maî­triser les débordements des élèves : « Une classe indisci­plinée est une classe qui démoralise, écrit Durkheim, et il précise : « une classe sans discipline est comme une foule ».

    Il se produit des phénomènes de foule dans la classe, comme dans toute collectivité abandonnée à ses réactions les plus primitives. L'individu perd sa singularité et se confond avec le groupe déchaîné. Dans les cas extrêmes, il peut être entraîné par des meneurs brutaux et excités à commettre des destructions et des agressions contre des enfants plus fra­giles.

    De tous temps, le déchaînement des élèves a donné lieu à des désordres collectifs. Si le maître n'a pas su acquérir l'autorité nécessaire, si les structures disciplinaires de l'ins­titution sont ébranlées, ou si son autorité est sapée de manière démagogique, alors « la suractivité se dérègle », et c'est la démoralisation qui s'installe.

     

    La double fonction de l'école primaire

    L'école primaire a pu instruire et discipliner des généra­tions d'élèves, grâce à la qualité de ses principes et à l'effi­cacité de ses méthodes. Elle a permis la promotion d'élèves issus des milieux les plus modestes et a pu donner un bagage utile à tous.

    Son bon fonctionnement demeure irremplaçable pour transmettre les savoirs fondamentaux, ces savoirs utilitaires que sont la lecture, l'écriture et le calcul. Ces savoirs sont dits utilitaires, car ils doivent servir la vie durant. Les pédagogistes actuels récusent ces idées. Ils détruisent en vrac ce qu'ils croient être des manières d'endoctriner les élèves par l'exigence et la rigueur, comme ils rejettent ce qu'ils croient être des savoirs ornementaux. Le rejet va loin : « la lecture, un plus ? » a-t-on pu lire sous la plume d'un pédagogiste engagé.

    La démarche de l'école primaire s'appuie sur la disci­pline à laquelle elle soumet les élèves. Les pédagogistes n'ont pas compris le lien entre la discipline qui développe la maîtrise de soi, et la volonté d'apprendre.

    Si l'on souhaite instruire les enfants, il faut les discipliner. Les règles de la discipline, une fois intériorisées, permettent aux enfants des nouvelles générations de se civiliser, grâce à la maîtrise d'eux-mêmes qu'ils acquièrent, grâce au contrôle de soi qu'ils peuvent alors exercer dans les situations conflictuelles ou tendues. Ils peuvent plus facilement résister aux influences extérieures, ainsi qu'à leurs propres impul­sions.

    Il n'est pas surprenant que l'âge sensible de l'acquisition des automatismes de base soit également celui de l'éduca­tion morale par la discipline. Il n'y a pas d'apprentissage réussi sans une maîtrise élémentaire de soi. Ou alors on tombe dans le domaine de l'endoctrinement, du réflexe conditionnel, du dressage.

     

    Effets à long terme de la destruction

    Les effets de la destruction de l'enseignement élémentaire sous son double aspect : discipline et automatismes de base, se manifestent tout au long de la scolarité ultérieure, parti­culièrement au collège où ils se révèlent.

    Si la lecture, l'écriture et les quatre opérations ne sont pas installées comme des actes automatisés vers la fin de la scolarité primaire, les troubles d'apprentissage seront rare­ment corrigés au collège. Le collège est le lieu où se révèle la destruction de l'enseignement élémentaire, dans toute son ampleur et avec toutes ses conséquences sur les destins indi­viduels.

    Les carences les plus aiguës de l'éducation morale se manifestent également au collège. Les élèves vivent leur puberté au milieu d'une foule aux pulsions incontrôlées. Les agressions, le chantage, les brimades et les violences sexuelles s'exercent, trop souvent en toute impunité, dans le silence et dans la peur.

    Ces formes de barbarie individuelles et collectives sont l'expression du rejet des missions essentielles de l'école.

    L'école est là pour le montrer : quand on abandonne à l'utopie la question des institutions, elles évoluent vers une forme de totalitarisme.

    __________________________________________________

    [1] John Dewey, Démocratie et Éducation, Armand Colin, 1975.

    [2] Liliane Lurçat, Vers une école totalitaire, L'enfance massifiée à l'école et dans la société, François-Xavier de Guibert, 2e éd., 2001.

    [3] Émile Durkheim, Éducation et Sociologie, PUF, 1999.

    [4] Émile Durkheim, L'éducation morale, PUF, 1974.

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